Pourquoi nous ne pouvons pas faire l’impasse sur la gouvernance de l’IA
L’intelligence artificielle (IA) fait désormais partie intégrante de notre quotidien, mais nous commençons tout juste à prendre conscience des risques qui y sont associés. Face à l’incapacité de la réglementation à suivre le rythme, la gouvernance de l’IA constitue désormais un enjeu majeur.
Benjamin Chekroun, Engagement Lead, répond aux grandes questions sur la gouvernance de l’IA et explique pourquoi les investisseurs devraient prendre ce sujet au sérieux.
Pourquoi la gouvernance de l’IA est-elle importante ?
« Réussir l’IA » est le défi majeur de notre époque. Par « notre époque », je ne veux pas dire des décennies. Ni même des années. La période pertinente est désormais exprimée en mois.
Les signaux d’alerte ne relèvent plus de la théorie : le dernier modèle d’Anthropic, Claude Mythos 5, a été initialement mis à la disposition d’un petit groupe de partenaires triés sur le volet, ce qui reflète la conviction de l’entreprise selon laquelle une diffusion plus large du modèle pourrait entraîner des risques accrus en matière de sûreté et de sécurité. Selon les propres recherches d’Anthropic, Mythos Preview peut identifier et exploiter les vulnérabilités « zero-day » sur les principaux systèmes d’exploitation et navigateurs.
L’IA est également utilisée dans le cadre de la prise de décision militaire. Les conflits entre la Russie et l’Ukraine, et les États-Unis/Israël et l’Iran marquent la première utilisation à grande échelle du ciblage de précision assisté par l’IA dans la guerre moderne. Le raccourcissement spectaculaire du cycle décisionnel soulève de sérieuses questions quant à la faiblesse de la supervision humaine.
Les agents d’IA commencent également à interagir entre eux dans des espaces conçus pour les machines plutôt que pour les humains. Lancé début 2026 en tant que réseau social pour les agents d’IA, Moltbook est rapidement devenu une expérience en temps réel sur les interactions entre agents. Les chercheurs, qui ont analysé plus de 44 000 publications, ont trouvé non seulement des discours politiques et promotionnels, mais aussi une « rhétorique de coordination religieuse » et une idéologie anti-humaine. [1] Ce n’est pas une preuve de conscience. Cela montre que les systèmes d’IA autonomes sont capables de générer, d’amplifier et de banaliser rapidement des contenus préjudiciables.
Quels sont les défis ?
Alors que les entreprises se lancent dans une course effrénée vers l’intelligence artificielle générale – souvent définie comme des systèmes hautement autonomes capables de surpasser les humains dans les tâches les plus rentables – la réglementation peine à suivre le rythme. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle a été proposée pour la première fois par la Commission européenne en avril 2021, mais n’est entré pleinement en vigueur qu’en août 2026. Ce décalage réglementaire entraîne une lacune critique en matière de gouvernance. Selon nous, jusqu’à ce que la réglementation rattrape son retard, les entreprises qui développent et déploient les IA les plus avancées doivent démontrer qu’elles sont capables de s’autoréguler de manière sûre, responsable et éthique.
Cela exige plus que des principes, des déclarations éthiques ou des engagements volontaires. Cela nécessite une gouvernance solide, compétente et dotée des moyens nécessaires : des conseils d’administration et des dirigeants disposant de l’autorité, de l’expertise et des incitations nécessaires pour évaluer les impacts de l’IA sur les personnes, la démocratie, la sécurité et l’environnement – et pour ralentir, limiter ou arrêter son déploiement lorsque les risques ne peuvent être gérés de manière responsable.
Nous en sommes encore bien loin. À vrai dire, la tendance semble aller dans la direction opposée. Selon la « Ethical AI Collective Impact Coalition » (CIC) de la World Benchmarking Alliance (WBA), en 2024, 38 entreprises sur 71 (soit 53 %) ont explicitement intégré les droits de l’homme dans leurs principes d’IA, contre 31 sur 52 (60 %) en 2023.[2]
La gouvernance de l’IA est-elle un enjeu en matière d’investissement ?
Absolument ! L’IA offre des opportunités d’investissement très attrayantes ; aussi attrayantes que risquées. Je pense aux droits de l’homme, aux risques juridiques et réglementaires, aux risques opérationnels, aux risques de réputation, etc. Il est absolument crucial que les entreprises se dotent dès que possible de mécanismes de gouvernance solides pour gérer efficacement les risques liés à l’IA. Cela implique, par exemple :
- Une politique rigoureuse en matière d’IA responsable ;
- Un comité de surveillance de l’IA composé d’experts, internes comme externes ;
- Les moyens et le mandat nécessaires pour influencer les décisions relatives au développement et au déploiement des systèmes d’IA existants et à venir;
- La responsabilisation au plus haut niveau de la direction et du conseil d’administration ;
- La formation du personnel.
Une gouvernance rigoureuse de l’IA est la principale attente de notre coalition d’investisseurs en faveur d’une IA éthique.
Comment Candriam analyse-t-elle ces risques ?
Notre équipe de recherche ESG a développé son propre cadre d’IA. Celui-ci repose sur le niveau de risque associé aux différents cas d’utilisation de l’IA. Il permet de s’assurer que les entreprises ont mis en place les politiques, les mécanismes de gouvernance, les procédures d’identification des risques et les processus de diligence raisonnable appropriés.
Nous utilisons le cadre européen de la « double matérialité », qui examine les risques en matière de développement durable auxquels une entreprise est confrontée, ainsi que l’impact qu’a l’utilisation de l’IA par cette entreprise sur le monde :
- Les risques externes sur l’entreprise (outside-in) comprennent les biais algorithmiques, susceptibles d’entraîner des préjudices en matière de réputation et sur le plan juridique, ainsi que les risques liés à la cybersécurité.
- Les risques émanant de l’entreprise sur le monde (inside-out) comprennent les émissions de gaz à effet de serre, la discrimination résultant d’algorithmes biaisés et l’amplification de données erronées. L’IA consomme déjà jusqu’à la moitié de la puissance des centres de données et jusqu’à 3 % de l’électricité mondiale.[3] Ces centres de données utilisent quatre fois plus d’eau qu’on ne le prévoyait.[4]
Comment dialoguez-vous avec les entreprises sur l’IA ?
Les tensions sont similaires celles d’autres sujets d’engagement, mais elles sont plus vives, et les enjeux financiers sont potentiellement plus élevés. La part importante – et en augmentation – des développeurs d’IA détenus par le secteur privé signifie que la divulgation publique se limite à une petite partie du secteur. À cela s’ajoute les disparités réglementaires entre les différents pays, même au sein de l’UE.
Ces éléments contribuent à un déséquilibre structurel entre les risques et notre pouvoir d’influence en tant qu’investisseurs :
- nous n’avons qu’un accès limité aux principaux acteurs : Les principaux développeurs d’IA sont soit des entreprises non cotées, soit elles sont peu disposés à dialoguer. Plusieurs des leaders de ce secteur disposent de systèmes à deux classes d’actions, ce qui signifie que la voix des investisseurs a une portée limitée.
- Il y a une très forte concentration des pouvoirs : un petit nombre d’hyperscalers contrôle à la fois l’infrastructure et les modèles.
- Ce déséquilibre a pour conséquence que l’influence exercée est indirecte et inégale. Par conséquent, tous nos portefeuilles peuvent être impactés par les risques liés à l’IA.
En matière d’engagement dans le secteur de l’IA, toute la difficulté réside dans le manque de données. Non seulement le manque de données, mais aussi le manque de comparabilité. Cela reflète les premières étapes d’autres thèmes d’investissement et d’engagement, mais avec l’IA, nous disposons d’un accès plus limité et d’une influence moindre. Nous estimons toutefois que l’expérience que nous avons acquise sur d’autres thèmes pourrait également nous servir à relever les défis liés à l’IA.
Comment dialoguez-vous avec les entreprises sur l’IA ?
Les tensions sont similaires celles d’autres sujets d’engagement, mais elles sont plus vives, et les enjeux financiers sont potentiellement plus élevés. La part importante – et en augmentation – des développeurs d’IA détenus par le secteur privé signifie que la divulgation publique se limite à une petite partie du secteur. À cela s’ajoute les disparités réglementaires entre les différents pays, même au sein de l’UE.
Ces éléments contribuent à un déséquilibre structurel entre les risques et notre pouvoir d’influence en tant qu’investisseurs :
- nous n’avons qu’un accès limité aux principaux acteurs : Les principaux développeurs d’IA sont soit des entreprises non cotées, soit elles sont peu disposés à dialoguer. Plusieurs des leaders de ce secteur disposent de systèmes à deux classes d’actions, ce qui signifie que la voix des investisseurs a une portée limitée.
- Il y a une très forte concentration des pouvoirs : un petit nombre d’hyperscalers contrôle à la fois l’infrastructure et les modèles.
- Ce déséquilibre a pour conséquence que l’influence exercée est indirecte et inégale. Par conséquent, tous nos portefeuilles peuvent être impactés par les risques liés à l’IA.
En matière d’engagement dans le secteur de l’IA, toute la difficulté réside dans le manque de données. Non seulement le manque de données, mais aussi le manque de comparabilité. Cela reflète les premières étapes d’autres thèmes d’investissement et d’engagement, mais avec l’IA, nous disposons d’un accès plus limité et d’une influence moindre. Nous estimons toutefois que l’expérience que nous avons acquise sur d’autres thèmes pourrait également nous servir à relever les défis liés à l’IA.
Quelles autres mesures Candriam et d’autres gestionnaires d’actifs prennent-ils pour remédier à ces problèmes de gouvernance ?
Nous sommes l’un des quatre co-leaders[5] du WBA Ethical AI CIC, un collectif regroupant une soixantaine investisseurs gérant un total de plus de 11 000 milliards de dollars d’actifs. [6] Notre objectif est de faire face aux risques liés aux répercussions sociétales de l’IA en encourageant les entreprises à s’engager à respecter des lignes directrices publiques en matière d’IA, à adopter une gouvernance solide et experte, et à mettre en œuvre des processus garantissant le développement, le déploiement et l’utilisation de l’IA en toute sécurité.
Il est important de noter que nous avons abordé le sujet très tôt : nous avons commencé en 2020 avec la reconnaissance faciale et les droits humains. Grâce à cette collaboration avec d’autres investisseurs et à notre participation au comité de pilotage de la WBA, nous avons continué à sensibiliser les parties prenantes, en co-animant l’engagement auprès de certaines entreprises.
Quels progrès avez-vous réalisés jusqu’à présent ?
Nous avons réalisé certaines avancées : les risques sont de mieux en mieux compris et des cadres de gouvernance commencent à voir le jour, même si cela ne concerne pour l’instant qu’une minorité d’entreprises.
Les actionnaires commencent à agir. Aux États-Unis, même si les résolutions d’actionnaires sur des sujets sociaux ont globalement reculé en 2025, les résolutions sur la sécurité des données, la confidentialité et l’IA sont restées à un niveau élevé.[7]
Mais nous ne pouvons pas baisser la garde. Sur les 200 entreprises répertoriées dans l’indice de la WBA, moins de 40 % ont rendu publique une politique en matière d’IA.[8] Seules 12 % d’entre elles divulguent leurs mécanismes de gouvernance concrets.[9] Ce manque de transparence rend difficile l’évaluation de la mise en œuvre effective de cette politique au sein de l’entreprise. Cela signifie également qu’il est difficile d’assurer le suivi et le partage des bonnes pratiques.
De plus, le rythme ralentit : 19 nouvelles entreprises ont publié des principes d’IA en 2024, mais seules neuf nouvelles entreprises ont dévoilé des politiques d’IA en 2025.[10] La mise en œuvre de mesures de protection reste limitée, quelle qu’en soit l’échelle ; les preuves d’un impact concret sont, à ce jour, modestes ; et des lacunes persistent tant chez les développeurs d’IA que de la part des gouvernements.
Reconnaissance
Le CIC a reçu le prix d’excellence en matière d’engagement actionnarial 2025 décerné par l’International Corporate Governance Network (ICGN).
Le CIC a reçu le prix 2025 des Principes pour l’investissement responsable (PRI), « Recognition for Action : Human Rights ».
Quid pour la suite ?
Bien que je sois fermement convaincu que l’IA représente un risque à court terme plus important pour l’humanité que le changement climatique, je pense également qu’il est plus facile de mettre en place une IA responsable que d’inverser le réchauffement climatique. En effet, il suffit pour cela que quelques dizaines d’entreprises parmi les plus importantes agissent de manière responsable.
L’IA reste l’un de nos axes prioritaires. Nous sommes fiers des prix décernés au CIC, mais nous devons accélérer le rythme du changement. La divulgation de principes de gouvernance doit progresser, l’étape suivante étant naturellement que les entreprises passent de leur divulgation à leur mise en œuvre. Comme pour d’autres sujets, les investisseurs et les autres parties prenantes doivent se concentrer sur les faits, et non sur les engagements.
Dans cette optique, une fois que les entreprises ont adopté des politiques et des principes de gouvernance, il est essentiel d’examiner en détail comment elles mettent en œuvre une IA plus sûre et plus éthique. Il s’agit d’évaluer la qualité des processus et l’efficacité de la mise en œuvre des politiques. Parallèlement, nous devons développer des stratégies d’escalade pour les acteurs non réactifs.
Nous élargissons également le cadre relatif aux données de l’IA responsable afin d’examiner de près les impacts environnementaux de l’IA. Dans le cadre d’une initiative de collaboration récemment lancée, nous examinerons les enjeux financiers majeurs liés à l’IA, tels que les émissions de carbone, la consommation d’eau et l’accès aux matières premières essentielles.
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Reconnaissance faciale et droits de l’hommePour en savoir plus sur notre engagement concernant la reconnaissance faciale, consultez notre livre blanc ici.
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2025 Annual Engagement and Voting ReportPour en savoir plus sur notre engagement en matière d’IA et sur les résolutions d’actionnaires relatives à l’IA dans certaines entreprises, consultez notre Rapport annuel 2025 sur l’Engagement et le Vote ici.
[1] Source : ABC News, 3 février 2026.
[2]Source : WBA, au 20 septembre 2024 New data on ethical AI to ring in the Global Digital Compact | World Benchmarking Alliance
[3] Source : Agence internationale de l’énergie, Perspectives énergétiques mondiales 2024
[4] Source : Agence internationale de l’énergie, Perspectives énergétiques mondiales 2024
[5] Les autres sont Amundi, Boston Common Asset Management et Fidelity International. Cet effort a permis de connecter 64 investisseurs et 24 organisations de la société civile. World Benchmarking Alliance Collective Impact coalition for Ethical AI.
[6] Source : WBA 2025_AI-CIC-Progress-Report_v2.pdf
[7] Source : A Look at AI-Related Shareholder Proposals at U.S. Companies, 2022-202
[8] Source : Tech sector progress on AI accountability threatens to stall | World Benchmarking Alliance
[9] Tech sector progress on AI accountability threatens to stall | World Benchmarking Alliance
[10] Source : World Benchmarking Alliance, janvier 2026. Tech sector progress on AI accountability threatens to stall | World Benchmarking Alliance
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